"Mon père était le cinquième enfant d'un tailleur de pierres de Valréas, près d'Orange.
La famille y était établie depuis plusieurs siècles (...).
Mon grand-père (...) devint (...) tailleur de pierres. Il fit son tour de France, et finit par s'établir à Valréas, puis à Marseille (...).
Il savait lire et signer, mais rien de plus. Il en souffrit secrètement toute sa vie, finit par croire que l'instruction était le Souverain Bien, et il s'imagina que les gens les plus instruits étaient ceux qui enseignaient les autres. Il se "saigna" donc "aux quatre veines", pour établir ses six enfants dans l'enseignement, et c'est ainsi que mon père, à vingt ans, sortit de l'Ecole Normale d'Aix-en-Provence, et devint instituteur public.
Les écoles normales primaires étaient à cette époque de véritables séminaires, mais l'étude de la théologie y était remplacée par des cours d'anticléricalisme (...). Cependant, les études de ces normaliens ne se bornaient pas à l'anticléricalisme, et à l'histoire laïcisée. Il y avait un troisième ennemi du peuple, et qui n'était point dans le passé : c'était l'Alcool (...).
Mon père, qui s'appelait Joseph, était alors un jeune homme brun, de taille médiocre, sans être petit. Il avait un nez assez important, mais parfaitement droit, et fort heureusement raccourci aux deux bouts par sa moustache et ses lunettes, dont les verres ovales étaient cerclés d'un mince fil d'acier. Sa voix était grave et plaisante et ses cheveux, d'un noir bleuté, ondulaient naturellement les jours de pluie.
Il rencontra un dimanche une petite couturière brune qui s'appelait Augustine, et il la trouva si jolie qu'il l'épousa aussitôt.
Je n'ai jamais su comment ils s'étaient connus, car on ne parlait pas de ces choses-là à la maison (...).
Ils étaient mon père et ma mère, de toute éternité, et pour toujours (...)."
"Mais un beau dimanche, je fus péniblement surpris lorsque nous trouvâmes un monsieur assis sur notre banc. Sa figure était vieux rose ; il avait une épaisse moustache châtain, des sourcils roux et bien fournis, de gros yeux bleus, un peu saillants. Sur ses tempes, quelques fils blancs (...).
C'est à la suite de tous ces événements qu'il vint un jour à la maison, accompagné de ma tante Rose (...). Il me prit sous les aisselles, me souleva, me regarda un instant, et dit : "Maintenant, je m'appelle l'oncle Jules, parce que je suis le mari de tante Rose." (...)
L'oncle Jules était né au milieu des vignes, dans ce Roussillon doré où tant de gens roulent tant de barriques. Il avait laissé le vignoble à ses frères, et il était devenu l'intellectuel de la famille, car il avait fait son droit : mais il était resté fièrement Catalan, et sa langue roulait les R comme un ruisseau roule des graviers (...).
Lorsque mon père apprit - par une confidence de tante Rose à ma mère - qu'il communiait deux fois par mois, il en fut positivement consterné, et déclara que "c'était un comble". Ma mère alors le supplia d'admettre cet état de choses, et de renoncer, devant l'oncle, à son petit répertoire de plaisanteries sur les curés, et en particulier, à une chansonnette qui célébrait les exploits aéronautiques du vénérable père Dupanloup."
(La Gloire de Mon Père).
"Cette messe, dit l'oncle, a été très belle.
Il y avait une crèche immense, l'église était
tapissée de romarins en fleur, et les enfants ont
chanté d'admirables noëls provençaux du
quatorzième siècle. C'est pitié que vous n'y
soyez pas venu !
- Je n'y serais allé qu'en curieux, dit mon père, et j'estime que les gens qui vont dans des églises pour le spectacle et la musique ne respectent pas la foi des autres.
- Voilà un joli sentiment, dit l'oncle. D'ailleurs, venu ou non, vous y étiez tout de même ce soir."
Et il se frotta les mains joyeusement.
"Et comment y étais-je ? demanda mon père sur un ton un peu ironique.
- Vous y étiez avec toute votre famille, parce que j'ai longuement prié pour vous !"
A cette annonce imprévue, Joseph ne sut que répondre, mais ma mère fit un beau sourire d'amitié tandis que l'oncle se frottait les mains de plus en plus vite.
"Et quelle faveur avez-vous demandée au Tout-Puissant ? dit enfin Joseph.
- La plus belle de toutes : je l'ai supplié de ne pas vous priver plus longtemps de sa Présence, et de vous envoyer la Foi."
L'oncle avait parlé avec une grande ferveur, et ses yeux brillaient de tendresse.
Mon père (...) dit d'une voix un peu voilée :
"Je ne crois pas, vous le savez, que le Créateur de l'Univers daigne s'occuper des microbes que nous sommes, mais votre prière est une belle preuve de l'amitié que vous nous portez, et je vous en remercie."
(Le Château de Ma Mère).
"Pourquoi ce diminutif ? demandons-nous à Mme Veuve Marie-Thérèse Magnan (épouse de Baptistin, frère de Lili).
- Tout petit, quand on lui demandait comment il s'appelait, au lieu de dire David, il prononçait Lili ; ça lui est resté. Et puis, vous savez, dans le pays, tout le monde a un surnom..."
(Cité par Georges Berni dans "Marcel Pagnol - Enfant
d'Aubagne et de La Treille").
"Il s'approcha : c'était un petit paysan. Il était
brun, avec un fin visage provençal, des yeux noirs, et de
longs cils de fille. Il portait, sous un vieux gilet de laine grise,
une chemise brune à manches longues qu'il avait roulées
jusqu'au-dessus des coudes, une culotte courte, et des espadrilles de
corde comme les miennes, mais il n'avait pas de chaussettes (...).
Il (...) me demanda :
"Qui tu es ?"
Pour me donner confiance, il ajouta :
"Moi, je suis Lili des Bellons.
- Moi aussi, dis-je, je suis des Bellons."
Il se mit à rire :
"Oh ! que non, tu n'es pas des Bellons ! Tu es de la ville. C'est pas toi, Marcel ?"
(Le Château de Ma Mère).
"Avec l'amitié de Lili, une nouvelle vie commença pour moi."
(Le Château de Ma Mère).