Le Château de

Ma Mère

Le chemin longeant le canal, emprunté illégalement par la famille Pagnol

grâce à la clef prêtée par Bouzigue, le "piqueur au canal",

ancien élève de Joseph Pagnol.

(photo extraite de "La Provence de Pagnol" par J.-P. Clébert)

"Le canal coulait en haut d'un petit remblai, entre deux haies d'arbrisseaux et d'arbustes qui émergeaient d'une broussaille de romarins, de fenouils, de cystes et de clématites.

Bouzigue nous expliqua que cette végétation désordonnée était infiniment précieuse, parce qu'elle retenait la terre du remblai, et qu'il était interdit aux propriétaires d'y toucher.

Le lit de ciment n'avait que trois mètres de large, et l'eau transparente reflétait les nuages blancs du ciel d'avril.

Entre la berge et la haie fleurie, nous suivions en file indienne un étroit sentier".

(Le Château de Ma Mère).

Le Château de la Buzine (façade nord) à Saint-Menet,

dont le garde et son chien effrayaient tant Augustine.

Joseph Pagnol finit ses jours dans une dépendance

du château. Le château est actuellement en rénovation.

"Ce château-là, dit Bouzigue, c'est le plus grand et le plus beau. Mais le propriétaire habite Paris, et il n'y a jamais personne, que le garde... Tenez, regardez !"

A travers la haie, nous vîmes deux hautes tours qui flanquaient la façade d'un château d'au moins dix étages. Toutes les fenêtres en étaient fermées, sauf quelques mansardes, sous le toit d'ardoises.

"Là-haut, dit Bouzigue, c'est l'appartement du garde... C'est pour surveiller les maraudeurs, qui viennent piller le verger...

- En ce moment, dit mon père, il nous observe peut-être.

- Je ne crois pas. Il regarde surtout le verger, qui est de l'autre côté.

- C'est aussi ton ami ?

- Pas exactement, c'est un ancien adjudant.

- Ils n'ont pas toujours bon caractère."

(Le Château de Ma Mère).


"J'ai peur, disait ma mère. C'est peut-être stupide, mais j'ai peur.

- Eh bien, disait mon père, si tu continues ces enfantillages, moi, je monte jusqu'au château et je vais tout simplement lui demander la permission.

- Non, non, Joseph ! Je t'en supplie...Ça va me passer... C'est nerveux, tout simplement. Ça va me passer..."

Je la regardais, toute pâle, blottie contre les rosiers sauvages, dont elle ne sentait pas les épines. Puis elle respirait profondément, et disait avec un sourire :

"Voilà, c'est fini ! Allons-y !"

On y allait, et tout se passait fort bien."

(Le Château de Ma Mère).


"Mon souffle s'arrêta et sans en savoir la raison, je m'élançai dans une course folle à travers la prairie et le temps.

Oui, c'était là. C'était bien le canal de mon enfance, avec ses aubépines, ses clématites, ses églantiers chargés de fleurs blanches, ses ronciers qui cachaient leurs griffes sous les grosses mûres grenues...

Tout le long du sentier herbeux, l'eau coulait sans bruit, éternelle, et les sauterelles d'autrefois, comme des éclaboussures, jaillissaient en rond sous mes pas. Je refis lentement le chemin des vacances, et de chères ombres marchaient près de moi.

C'est quand je le vis à travers la haie, au-dessus des platanes lointains, que je reconnus l'affreux château, celui de la peur, de la peur de ma mère (...).

Je suivis la berge, c'était toujours une "passoire", mais le petit Paul n'était plus là pour en rire, avec ses belles dents de lait...

(...) Je vis enfin le mur d'enceinte : par-delà les tessons de la crête, le mois de juin dansait sur les collines bleues ; mais au pied du mur, tout près du canal, il y avait l'horrible porte noire, celle qui n'avait pas voulu s'ouvrir sur les vacances, la porte du Père Humilié...

Dans un élan de rage aveugle, je pris à deux mains une très grosse pierre, et la levant d'abord au ciel, je la lançai vers les planches pourries qui s'effondrèrent sur le passé.

Il me sembla que je respirais mieux, que le mauvais charme était conjuré.

Mais dans les bras d'un églantier, sous des grappes de roses blanches et de l'autre côté du temps, il y avait depuis des années une très jeune femme brune qui serrait toujour sur son coeur fragile les roses du colonel. Elle entendait les cris du garde, et le souffle rauque du chien. Blême, tremblante, et pour jamais inconsolable, elle ne savait pas qu'elle était chez son fils."

(Le Château de Ma Mère).

La façade sud du Château de la Buzine,

celle que les Pagnol voyaient depuis le canal

Le Château de la Buzine presque en ruines.

(carte postale ©Eliophot, Aix-en-Provence)

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